dimanche 19 décembre 2010

aujourd'hui Jean Genet aurait 100 ans


« Quand je lis Jean Genet, j’ai le cœur qui chavire sur le bord des yeux. »

Lukas Krüger




Jean Genet par Alberto Giacometti





" Le sang, le lait, les pleurs de cet ange étonné

Sur le marbre de lune et les plaines glacées
À notre mort propose une offrande amassée
Par la désolation de vos bras festonnés.


Qu’il soulève la dalle et les parfums de Dieu
Empesteront cet ange à genoux pour la garde
et les saintes femmes apporteront les huiles et le linge.
"

Jean Genet / Poèmes retrouvés / Le condamné à mort et autres poèmes / Poésie-Gallimard … p…101




« Quand j’écoute parler Jean Genet je vois une dentellière appliquée à son travail de pointe.»

C. Bobin / Les ruines du ciel / Gallimard… p.82


***


SA VOIX

" Blanche écarlate, la voix de jean Genet. Le souvenir d’une voix a une couleur ; celle de Genet avait quelque chose de lumineux et en même temps d’espiègle. Je l’entends encore. Voix travaillée par le tabac, un peu enrouée, presque féminine, mais une voix qui sourit. Avec le temps, elle est devenue épaisse, calme et toujours présente, présente. Il écrira dans Un captif amoureux : « Comme toutes les voix la mienne est truquée, et si l’on devine les truquages aucun lecteur n’est averti de leur nature. »
J’étais loin d’être averti de ces truquages. Il y avait quelque chose de constant dans cette voix, un ton qui variait peu. Il ne parlait jamais fort et, même quand il était en colère, son exaspération ne s’exprimait qu’avec des mots choisis. C’était chez lui naturel. Mais quand il écrivait, il entendait sa voix intérieure qui devait être différente de celle utilisée en public. Il lui arrivait de murmurer ou de marteler certains mots pour mieux en faire sentir l’importance. Il les accompagnait de gestes précis comme s’il dessinait des visages et des attitudes corporelles. La voix du mensonge. La voix de la vérité. La voix juste. Il passait de l’une à l’autre sans prévenir. Il jouait au naïf de manière si grossière qu’il déclenchait le rire. Mentir, c’est faire des pirouettes. Il serait tombé d’accord avec Cavafis qui disait : « La vérité n’appartient pas qu’aux vainqueurs », ajoutant « La vérité ne suffit pas mais le poète témoigne même de ce qu’il n’a pas vu. » (René Char) ; loin de là, tout lui semblait complexe et il cultivait une méfiance vis-à-vis de tout et de tous, sauf de ceux qu’il aimait. Il passait ainsi d’un excès à l’autre et cela ne le gênait pas. Il était l’homme de la parole donnée, parole qu’il donnait très rarement. Le reste, signature, contrat, promesse, il lui arrivait de s’en moquer et d’en rire.

À aucun moment je n’ai senti que sa voix était « truquée » sauf quand il imitait les gens. Plus de trente ans après, je la garde encore clairement en mémoire. Je l’entends, je reviens en arrière et je revois cette matinée d’automne ensoleillée, le 5 mai 1974 : j’avais trente ans et lui l’âge que j’ai aujourd’hui, en écrivant ces lignes, soixante-quatre ans. Au-delà des ses écrits, auxquels je reviens souvent, c’est sa voix qui m’accompagne le plus. Pour moi, c’était la voix d’un homme vrai, pas celle d’un menteur, d’un truqueur, d’un joueur ou d’un comédien. Surtout pas celle d’un saint.
Il me parlait au téléphone et je peinais à me le représenter. J’avais seulement vu une photo de lui avec les Black Panthers en Amérique. Je me souvenais de son nez de boxeur et de son crâne chauve. Je n’étais pas certain de le reconnaître si je le rencontrais dans la rue. J’avais entendu parler de lui lors de ses prises de position en faveur des prisonniers noirs en Amérique. C’était en juillet 1969 au festival panafricain d’Alger. Des hommes venaient de marcher sur la Lune, et nous, incrédules, préférions la compagnie des militants noirs avec Angela Davis à leur tête. Ce fut là que j’entendis pour la première fois le nom de Genet dans la bouche de jean Sénac, poète français devenu algérien, assassiné en 1973 à Alger parce qu’il était homosexuel, parce qu’il était rebelle, parce qu’il dérangeait un régime militaire dur et allergique à la poésie, à la pensée libre, à l’imagination créatrice. "


Tahar Ben Jelloun / Jean Genet, menteur sublime / Gallimard … p. 11 à 13


(Photo : Jean Genet et les Black Panthers)



Le condamné à mort : à lire ICI ... à écouter ICI


***


Entretien avec Antoine Bourseillé ... été 1981













ci-dessous : à lire ... Le funambule

5 commentaires:

brigetoun a dit…

et en prime les vidéos - merci

michel, à franquevaux. a dit…

Et le funambule, et le condamné :

"plus soutenu par l'air qu'un vol de feuilles mortes".

Gérard Méry a dit…

quel beau texte..le sang, le lait...un cadeau Maria un de mes préférés.
http://www.youtube.com/watch?v=6jN-Uu0ir_A&feature=related

J... a dit…

Provocateur ?
Rebelle ?
Pervers ?

Intelligent très certainement !

J'aime et bien, très bien pour oser poser l'entretien avec Poireau-Delpech


"Dans l'antre de mon oeil nichent les araignées
Un pâtre se désole à ma porte et des cris
S'élèvent de la feuille angoissée où j'écris
Car mes mains sont enfin de mes larmes baignées."
J. G.

♥♥♥

jeandler a dit…

Je est un autre
Genet est cet autre
préférant l'ombre
pour mieux faire chanter la lumière